Wes Anderson : un peintre cinématographe

La vie aquatique, Wes Anderson

« Qu’est-ce que l’être face à la couleur du monde ? La couleur du monde est plus grande que le sentiment de l’homme. » – Juan Ramón Jimenez —

Lors de mon article sur une explication artistique de la voyance, j’ai présenté succinctement l’influence de Wes Anderson dans mon choix de carrière tendant à s’orienter vers la création cinématographique. J’aimerais donc ici revenir un peu plus longuement sur son travail et sur son parti pris, qui pour moi s’inscrit dans le champ du ré-enchantement du monde.

Il n’est pas si commun de voir au cinéma, autre que dans un film d’animation, un véritable parti pris sur la colorimétrie. J’ai trois exemples en tête, Minuit à Paris de Woody Allen (avec une accentuation jaune) ; Her de Spike Jones (tonalité de rose) et Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jeunet (dans des tons jaune et vert). L’usage spécifique d’une couleur donne une identité singulière à l’ambiance du film qui marque les mémoires. Wes Anderson, en plus de donner une palette de couleurs principales à ses films, travaille avec soin ses costumes comme partie intégrante du choix colorimétrique.

Minuit à Paris, Woody Allen
Her, Spike Jones
Amélie Poulain, Jeunet

Pour toute personne m’ayant déjà rencontré, un détail n’échappe pas quant à la présence de la couleur dans mes choix vestimentaires, qui sont pour moi une autre forme de peinture. Je suis passionnée par la haute couture, à laquelle je m’intéresse pour son esthétisme, ses défilés, et dont j’use des images (magazine Vogue particulièrement) en papier glacé pour mes créations d’images. Je considère la haute couture comme de l’art, certaines pièces sont de véritable œuvre d’art. L’effet du vêtement permettant une déstructuration de la forme humaine, cela apporte une réflexion sur le corps, l’impact émotionnel dégagée par certaine tenue amenant à une sorte de sacralité perdue. Je trouve que le corps de l’Humain y retrouve toute sa splendeur. Bien évidemment, je distingue l’art de la couture, du monde social de la mode avec ses codes et ses valeurs, dont je me tiens très éloignée.

Dans le quotidien, je transforme mon rapport au prêt à porter, j’ai par amour pour les vêtements appris à coudre, et les costumes pour mes projets cinématographiques ont une importance capitale. Un vêtement est une forme, une matière et une couleur qui viennent s’apposer au corps pour le sublimer. Certaines couleurs rehaussent le teint, certaines sont propices à l’hiver, d’autres à l’été. Une tenue s’intègre dans un paysage, dans un ciel, dans une température et dans un contexte. Chaque jour elle se redessine et il y a toujours une couleur qui entre en résonance en nous et qui ouvre une porte vers une nouvelle expression de soi pour un moment précis : le présent.

La couleur n’est pas réservée aux enfants, les couleurs n’existent que le jour, elles sont associées au Soleil, à sa lumière, sa chaleur et donc à la profusion de vie qui en découle. De plus, elles permettent de différencier les différentes formes qui nous entourent, contrairement à la nuit où tout est une variation de gris.

Les couleurs respectent des règles simples et intransigeantes. Tout d’abord, il y a peu de couleurs : on les appelle primaires car elles permettent un nuancier infini et ne sont pas « productibles » c’est-à-dire que nous devons les trouver ainsi dans la nature : il s’agit du bleu, du jaune et du rouge ; le noir et le blanc ne sont pas des « couleurs » techniquement. Sur le schéma ci-dessus, en traçant un triangle isocèle entres trois couleurs à partir de n’importe laquelle, leurs relations se révèlent.

Les couleurs primaires interagissent entres elles et en se mélangeant apportent d’autres propriétés et forment les groupes de couleurs secondaires (mélanges des couleurs primaires : orange ; vert ; violet) et tertiaires (mélange de plus de deux couleurs donnant une variété infinie de nuances de couleurs).

Le but est donc d’harmoniser les couleurs en fonction des contraintes et des idées que l’on a. « Les accords de couleur subjectifs sont un moyen de reconnaître les différents styles de pensée, de sentiment et d’action que l’on peut rencontrer chez les êtres humains » ; Johannes Itten. Cela s’entend quand cette perception des couleurs a été travaillée et affinée, comme chez les peintres ou les designers.

Les couleurs forment des contrastes qui répondent à deux tonalités : harmonie ou différenciation.

Pour harmoniser les couleurs il faut établir des camaïeux. Pour les contrastes il faut créer des juxtapositions de couleurs complémentaires : bleu et orange ; jaune et violet ; rouge et vert.

Palettes de la vie aquatique de Wes Anderson
Palette précise de La Vie Aquatique, Wes Anderson
Palettes des différents films

Les palettes utilisées par Wes Anderson sont limitées et harmonisées sur l’image en respectant scrupuleusement un usage des formes par la symétrie. Il compose des images dont les atmosphères rétro (que l’on retrouve sur les photos argentiques) suscitent un mélange de tendresse nostalgique et de divertissement aigre-doux.

Les palettes non réalistes contribuent à renforcer le pacte étroit avec le spectateur : elles l’avertissent que nous sommes au cinéma, pour y regarder de la fiction à l’état pur.

L’idée de Wes Anderson est non pas une reproduction fidèle du passé, mais  un « effet de passé », en paraphrasant l’impression de réel dont parle Roland Barthes : ce sont les détails qui pourraient paraître superflus et dépourvus de fonction narrative, comme le design de la couverture d’un livre (celui qui raconte l’histoire du Grand Budapest Hotel) ou un accessoire porté par un personnage (le bandeau d’un tennis des années 70, porté par Richie Tenenbaum), qui contribuent cependant à amplifier, avec les choix en matière de lumière et de couleur, cet effet de passé qui fascine les spectateurs, séduits par un monde qui n’est plus. 

« La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses. Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison. ». Pascal dans les pensées.

Comme nous l’avons vu avec Wes Anderson, le choix des couleurs véhiculent énormément d’informations et d’idées. Il ne faut pas surcharger le regard, trop d’informations établissent une sorte de chaos qui est plus stressant qu’autre chose.

On ne voit plus rien à la fin. 

Plage Anglaise, été 2020

2 réponses sur “Wes Anderson : un peintre cinématographe”

  1. Bonsoir Barbara
    Merci pour cet article
    Vous décrivez très bien le pourquoi et le comment de votre fascination pour le monde de la Haute Couture et cela me permet de le regarder d’un regard neuf… merci
    A propos de peinture j’aime bien l’usage du bleu (des bleus) et du jaune (des jaunes) de Vincent Van Gogh
    https://vangoghworldwide.org/
    A bientôt
    Akhenata

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s